Les sondages influencent-ils le résultat d’une élection?
Ils mesurent les intentions de vote, mais peuvent aussi agir sur les perceptions, la couverture médiatique et les stratégies des partis. Leur effet sur le bulletin de vote est plus difficile à établir.
Un parti monte dans les sondages. Les commentaires se multiplient sur sa progression. Ses adversaires doivent expliquer leur recul. Ce scénario illustre une question centrale : que se passe-t-il lorsque la mesure de l’opinion devient elle-même une information politique?
Les recherches apportent une réponse nuancée. Certains travaux détectent une influence sur les préférences; d’autres ne trouvent pas d’effet mesurable sur le vote. Ces résultats ne permettent pas de conclure à un effet uniforme dans toutes les élections.[1][2][3]
L’attrait du parti qui progresse
L’« effet d’entraînement », ou bandwagon, désigne la possibilité qu’un parti attire des appuis parce qu’il paraît populaire ou en progression. L’« effet de sympathie », ou underdog, suppose au contraire qu’un parti en recul gagne des soutiens par solidarité.
Dans une expérience publiée en 2016, Jens Olav Dahlgaard et ses collègues ont constaté que présenter une hausse dans les sondages pouvait augmenter l’intention de voter pour le parti concerné. Ils n’ont pas trouvé de preuve d’un effet de sympathie.[1] Une étude de trois élections britanniques arrivait à des conclusions semblables.[2]
Ces observations ne signifient pas que les électeurs suivent aveuglément le meneur. L’ampleur d’un effet observé dans un contexte ne se transpose pas automatiquement à une campagne québécoise.
Quand les chiffres alimentent le vote stratégique
Une personne peut préférer une formation, tout en votant pour une autre qu’elle juge mieux placée pour battre son adversaire principal. L’étude britannique suggère que les sondages peuvent faciliter ce vote tactique, notamment lorsque trois partis sont en concurrence.[2]
Prenons un exemple fictif : une électrice préfère A, mais croit que la course locale oppose surtout B et C. Si elle souhaite avant tout éviter la victoire de C, elle peut choisir B. Sa perception des chances des candidats intervient dans sa décision, sans que ses convictions aient nécessairement changé.
Au Québec, la situation provinciale et la course locale doivent toutefois être distinguées. Un parti troisième à l’échelle du Québec peut être compétitif dans une circonscription. Et une projection locale calculée par un modèle ne constitue pas un sondage réalisé auprès des électeurs de cette circonscription.
Ce que montrent les recherches canadiennes
Pendant l’élection fédérale de 2015, André Blais et ses collègues ont mené une expérience auprès de personnes dont le premier choix était classé troisième ou moins dans leur circonscription, et le deuxième choix parmi les deux premiers. Les participants recevaient, au hasard, de l’information sur les appuis estimés localement, nationalement, ou aucune information supplémentaire.
L’expérience n’a pas mis en évidence d’augmentation du vote stratégique attribuable à cette information.[3] Ce résultat ne prouve pas que les sondages n’influencent jamais personne; il montre qu’une intervention précise n’a pas produit d’effet détectable.
Dans un texte d’opinion de 2023, Jean-François Daoust, Claire Durand, Mélyann Guévremont et André Blais rappellent aussi que les personnes consultant les sondages sont davantage susceptibles de voter.[4] Cette association ne démontre pas que les sondages les mobilisent : l’intérêt pour la politique peut contribuer aux deux comportements.
Le récit médiatique et les équipes de campagne
Une variation de deux points peut devenir une « percée » ou une « chute », même lorsque les données ne permettent pas de conclure à un mouvement clair. François Pétry et Frédérick Bastien ont relevé de telles exagérations dans la couverture de l’élection fédérale de 2008. Les journalistes reprenaient souvent les interprétations des maisons de sondage.[5]
Une méta-analyse d’Alon Zoizner, regroupant 32 études, conclut qu’une couverture centrée sur la compétition et les stratégies augmente en moyenne le cynisme politique et réduit les connaissances sur le fond des enjeux. Elle ne trouve toutefois pas de preuve d’une baisse de participation.[6] Cette recherche porte sur un style de couverture, pas uniquement sur la publication des sondages.
Les chiffres peuvent également agir sur le moral des militants et des donateurs. Une analyse de la Bibliothèque du Parlement décrivait déjà ces mécanismes possibles en 1994.[7] Une progression peut encourager une équipe; un recul peut l’inciter à revoir son discours.
Une probabilité peut sembler plus certaine qu’elle ne l’est
Dans une étude publiée en 2020, Sean Jeremy Westwood et ses collègues ont montré que présenter des probabilités de victoire pouvait faire percevoir une course comme moins serrée qu’une présentation en pourcentages de vote. Dans leur jeu expérimental simulant une élection, les probabilités pouvaient aussi réduire la participation.[8] Cela ne démontre pas qu’un site de projections fait baisser la participation au Québec.
Une probabilité de victoire de 80 % ne signifie ni 80 % des votes, ni une victoire garantie. Dans un modèle fondé sur des simulations, le favori perd encore dans environ un scénario sur cinq. Cette proportion dépend des données et des hypothèses retenues; elle ne garantit pas la fréquence des résultats réels.
Trois réflexes pour mieux lire les chiffres
Les sondages apportent aussi une information utile : ils permettent de confronter les impressions et les discours à des données examinables. L’AAPOR recommande notamment de regarder les dates de collecte, la méthode, le commanditaire et les autres enquêtes disponibles.[12]
Pour lire un sondage ou une projection sur 127QC, trois réflexes sont utiles :
- Identifier le chiffre. Un sondage recueille des réponses; une moyenne rassemble plusieurs sondages; une projection transforme des données en estimations selon un modèle.
- Regarder l’incertitude et la tendance. Une petite variation isolée ne suffit pas à établir un retournement.
- Distinguer le provincial du local. La position d’un parti au Québec ne résume pas ses chances dans chaque circonscription.
Enfin, un écart entre sondages et résultat ne prouve pas que leur publication a changé le vote. Les événements de campagne, la participation et les erreurs de mesure peuvent aussi intervenir.
Pour 127QC, expliquer ces limites fait partie de l’information offerte au lecteur. Les chiffres éclairent les rapports de force; l’examen des programmes, des candidats et des enjeux demeure essentiel au choix électoral.
Sources
- Dahlgaard, J. O., Hansen, J. H., Hansen, K. M. et Larsen, M. V. (2016). How are Voters Influenced by Opinion Polls? The Effect of Polls on Voting Behavior and Party Sympathy. World Political Science, 12(2), 283–300. Expérience sur les intentions de vote et la sympathie partisane.
- McAllister, I. et Studlar, D. T. (1991). Bandwagon, Underdog, or Projection? Opinion Polls and Electoral Choice in Britain, 1979–1987. The Journal of Politics, 53(3), 720–741. Étude observationnelle de trois élections britanniques.
- Blais, A., Loewen, P. J., Rubenson, D., Stephenson, L. B. et Gidengil, E. (2018). « Information on Party Strength and Strategic Voting: Evidence of Non-Effects from a Randomized Experiment ». Dans L. B. Stephenson, J. H. Aldrich et A. Blais (dir.), The Many Faces of Strategic Voting: Tactical Behavior in Electoral Systems Around the World, University of Michigan Press, p. 89–103. Texte intégral, chapitre 5. Étude originale de l’expérience canadienne de 2015 : intentions de vote et votes déclarés après l’élection, auprès de personnes placées devant un dilemme stratégique.
- Daoust, J.-F., Durand, C., Guévremont, M. et Blais, A. (8 juin 2023). Interdire les sondages électoraux est une mauvaise idée. Options politiques, Institut de recherche en politiques publiques. Texte d’opinion résumant des recherches canadiennes et québécoises; utilisé ici pour l’association entre consultation des sondages et participation.
- Pétry, F. et Bastien, F. (2013). Follow the Pollsters: Inaccuracies in Media Coverage of the Horse-race during the 2008 Canadian Election. Revue canadienne de science politique, 46(1), 1–26.
- Zoizner, A. (2021; publication en ligne en 2018). The Consequences of Strategic News Coverage for Democracy: A Meta-Analysis. Communication Research, 48(1), 3–25.
- Emery, C. (1994). Public Opinion Polling in Canada. Bibliothèque du Parlement, BP-371E. Référence historique sur les effets organisationnels possibles, sans reprendre ses informations réglementaires.
- Westwood, S. J., Messing, S. et Lelkes, Y. (2020). Projecting Confidence: How the Probabilistic Horse Race Confuses and Demobilizes the Public. The Journal of Politics, 82(4). Manuscrit intégral.
- Loi électorale du Canada, L.C. 2000, ch. 9, articles 326 à 328; Élections Canada (24 mars 2025), Lignes directrices en matière de radiodiffusion, questions 40 à 42. Le libellé des questions doit accompagner les résultats dans les médias autres que la radiodiffusion; il figure dans tous les cas au compte rendu détaillé. Consulté le 6 octobre 2026.
- Loi électorale, RLRQ, chapitre E-3.3, articles 127.25 (période préélectorale) et 127.26 (rapport de dépenses préélectorales, à remettre dans les 150 jours suivant le scrutin), en vigueur depuis le 1er juillet 2026 (L.Q. 2025, ch. 15). Consulté le 7 octobre 2026.
- Élections Québec (2023). Pour une nouvelle vision de la Loi électorale — Synthèse du chapitre 4 : L’information électorale et politique, p. 5. Document de consultation : les propositions qui y figurent ne constituent pas, en elles-mêmes, des règles adoptées. Consulté le 6 octobre 2026.
- American Association for Public Opinion Research. A Journalist’s Guide to Understanding Polls & Surveys. Consulté le 6 octobre 2026.